Disparition des langues autochtones au Cameroun : et si le problème était foncier ?

Leader Bagyeli à Bibera, département de l'Océan
21.02.2020

L’an dernier, l’Organisation des Nations Unies déclarait l’année 2019 comme année internationale des langues autochtones et estimait par la même occasion à près de 95% les langues autochtones qui pourraient disparaitre ou être en péril. Au Cameroun, la situation est très alarmante. Les peuples autochtones (Baka, Bagyeli, Bedzang et Mbororos) assistent à la perte progressive de leur identité linguistique. Si plusieurs facteurs concourent à cet état de fait, la perte des territoires et autres terres ancestrales autochtones sont d’importants déterminants. En effet, les langues autochtones se définissent comme des langues qui existent depuis des générations, mais qui sur un territoire donné, ne sont plus parlées que par un groupe restreint de locuteurs. Il apparait donc clairement qu’il existe un lien étroit entre les langues et le territoire. La perte des territoires, et par conséquent la disparition des langues autochtones au Cameroun, résultent de plusieurs facteurs conditionnés par les politiques publiques en matière foncière. 

Le territoire : lieu d’expression de l’identité linguistique

La langue est un élément fondamental de l’identité et joue un très grand rôle dans l’émancipation de l’être humain. La langue est étroitement liée au territoire, dont il constitue l’assise géographique. Béatrice Gilbin (2002) a ainsi déclaré : « Réussir à imposer sur un territoire la pratique dominatrice, voire exclusive, d’une langue, c’est marquer sa souveraineté sur ce même territoire ». L’article 8 de la Déclaration des Nations Unies sur les Droits des Peuples Autochtones proscrit de ce fait toute sorte d’assimilation ou de destruction de la culture des peuples autochtones et interdit tout acte ayant pour but ou pour effet de les déposséder de leurs terres, territoires ou ressources. La richesse du vocabulaire autochtone est ainsi conditionnée à la disponibilité d’un espace dans lequel la langue puisera ses éléments de construction et d’enrichissement.

Au-delà la langue, il est question de voir le lien d’interdépendance entre les droits fonciers et la préservation de l’identité socio-culturelle des peuples autochtones. Le Cameroun tient son surnom « d’Afrique en miniature » en partie grâce à la diversité des groupes ethniques qui le composent et de la richesse de la culture dont ces groupes regorgent. En tant que lieu d’expression de la culture, la terre est également un élément de l’identité culturelle.  Les territoires autochtones constituent leurs lieux de réunions, de célébration et d’initiation. Ceux sont des lieux de transmission d’une histoire, d’un mode vie et d’une pensée. Pendant des siècles, les terres et territoires autochtones ont permis à ces derniers d’être à l’abris du besoin. Se soignant et se nourrissant, avec les fruits de leur « mère nourricière », ils avaient une liberté de mouvement et pratiquaient un enseignement itinérant tout au long de leur déplacement. La conséquence logique était la richesse de leur culture et la diversité de leurs savoirs.

Au Cameroun, la situation foncière des peuples autochtones, qui se caractérise par une non reconnaissance par les différents textes juridiques régissant le foncier de leur mode de vie, a d’importantes conséquences sur leurs langues. La destruction de leurs territoires et l’accaparement de leurs terres entrainent une décadence progressive de cette riche culture. Cet état de chose a eu comme impact direct la disparition de  certaines langues.  C’est le cas des Bedzang, communautés autochtones de la Région du Centre vivant dans la plaine Tikar et subissant la domination socio-culturelle des Tikar, qui constituent près de 90% de la population dans l’arrondissement de Ngambe-Tikar. La sédentarisation forcée des Bedzang, avec pour conséquence la perte de leurs terres et territoires ancestraux au profit des Tikars et des projets d’exploitation des ressources forestières, a eu comme impact direct la disparition totale de la langue Bedzang, aujourd’hui tous les Bedzang ne parlent que le Tikar.

On peut étendre l’analyse avec les Baka et les Bagyeli, peuples autochtones des forêts de l’Est et du Sud, qui se sont vu expulsés de leurs terres ancestrales à la faveur de certaines politiques au lendemain des indépendances, ainsi que pour l’exploitation et la conservation des ressources naturelles. Ils ont été contraints de s’installer en bordure des routes dans les villages des groupes dominants (Bantou). Pour pouvoir survivre dans leurs nouveaux lieux d’habitation, ils étaient considérés comme la propriété des Bantou qui ont facilité leur installation. Ainsi, une expression a eu cours pendant plusieurs années dans les localités de l’Est et du Sud du Cameroun, à savoir « mon pygmée ». Ceci traduisait une relation de maitre à esclave, matérialisée par une assimilation  et une dépendance des autochtones au mode vie des Bantou et passait par l’interdiction de parler une autre langue que celle du « maitre ». Les langues Bantou étaient, et le sont encore, pour régir bon nombre de pans de la vie sociale (règlement des conflits, éducation, commerce, soins hospitaliers…).  La faible représentation, voire l’absence, de chefferies autochtones reconnues par l’administration dans ces localités avait entre autre comme conséquence le règlement des litiges entre autochtones devant les chefferies Bantou en langue Bantou. 

Terre, langue et savoirs traditionnels

A la faveur d’une étude menée dans une vingtaine de village auprès des populations autochtones, le vieux Jean NDOUTOUMOU, membre de la communauté autochtone d’Assok, village abritant une forte communauté autochtone dans l’arrondissement de Mintom et instituteur bénévole au Centre préscolaire, affirmait que les langues autochtones sont un important moyen de transmission et de valorisation de leur culture.  Devant le seul Moungoulou (case traditionnelle Baka), le Kobo (l’ancien), comme l’on appelle affectueusement, pense que la richesse de la culture et donc de la langue est largement conditionnée à l’environnement dans lequel le locuteur évolue.  Pour lui et sa communauté, la crise du territoire autochtone, qui se caractérise par la privation de leur accès aux forêts et autres sites sacrés, a des impacts négatifs sur la préservation de leur  langue. Ainsi, la disparition progressive ou la restriction de l’accès à certaines espèces animales et végétales essentielles pour les rites, la pharmacopée traditionnelle, entrainent par la même occasion une disparition du vocabulaire utilisé lors de ces cérémonies, ou alors la perte des savoirs traditionnels liés la pharmacopée qui se transmet de génération. Dans un contexte d’accès et de partage des avantages liées à l’utilisation des  ressources génétiques et des connaissances qui y sont associées, la nécessité de garantir l’accès aux terres et aux ressources naturelles aux peuples autochtones devient plus qu’urgent au regard des retombées économiques, tant pour l’État que pour lesdits peuples.

 Quel sens devrait prendre la réforme sur cette question?

La réforme foncière en cours offre une opportunité unique de pouvoir reconnaitre dans le corpus juridique camerounais le nexus foncier et culture chez les peuples autochtones.  Il n’est pas de doute que ce serait restaurer la dignité de ces peuples que de reconnaitre clairement le lien étroit qu’ils entretiennent avec la terre en tant qu’élément de leur identification. En vertu des obligations du Cameroun découlant du droit international, notamment les deux Pactes relatifs aux Droits civils et politiques et aux Droits économiques, sociaux et culturels, de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples et de la Déclaration des Nations Unies pour les Peuples Autochtones, la nouvelle loi foncière devrait comporter des garanties visant à sécuriser les droits fonciers des peuples autochtones sur leurs terres ancestrales et dans leurs zones d’activités à l’aide d’une cartographie participative. Elle devra interdire toute action foncière/projet foncier qui pourra porter une atteinte à l’identité socio-culturelle de ces derniers. Cela passerait par une reconnaissance des chefferies traditionnelles autochtones et par une délimitation claire de leurs sphères géographiques.

Au-delà du simple aspect foncier, la protection des droits des peuples autochtones au Cameroun passe aussi et surtout par leur reconnaissance comme tels. Ainsi,  la ratification de la Convention 169 de l’OIT et la prise des mesures spécifiques en vue de protéger de manière indivisible leurs droits s’imposent comme un impératif.   

Romuald NGONO OTONGO est juriste au Centre pour l’Environnement et le Développement (CED) et travaille sur la protection et la promotion des droits fonciers des peuples autochtones dans le cadre du projet LandCam.