Conflits croissants et insécurité alimentaire : pourquoi le Cameroun devrait repenser sa stratégie d'allocation des terres pour l'agrobusiness.

Une agricultrice au Cameroun pendant la saison des plantations (Crédit photo : RELUFA)

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18.08.2021

Jaff Bamenjo jnbamenjo@relufa.org

La plupart des gouvernements considèrent que l'agro-industrie joue un rôle important pour le développement et l'amélioration de la sécurité alimentaire locale. Mais la situation réelle sur le terrain est tout autre, car la sécurité alimentaire locale est largement assurée par les exploitations familiales. Il est donc important de veiller à ce que la promotion de l'agrobusiness ne prive pas les exploitations familiales locales des terres dont elles ont besoin pour générer une production alimentaire locale.

Le régime foncier coutumier, qui régit 85% des terres au Cameroun, devient de plus en plus précaire. Ces dernières années, non seulement le gouvernement a fourni de grandes surfaces de terre aux entreprises agroalimentaires, mais des élites en ont également acquis dans la plupart des villages. Et cette tendance devrait se poursuivre, à en juger par la strategie du gouvernement, dont l'un des principaux piliers est la promotion de l'agrobusiness comme moyen de développer la production agricole.

Cependant, au Cameroun, les communautés locales, par le biais de leurs exploitations familiales, jouent un rôle de premier plan dans la sécurité alimentaire locale, avec plus de 70% de la population qui est impliquée dans l'agriculture de subsistance. Pendant longtemps, la responsabilité de la production de cultures vivrières au Cameroun a principalement reposé sur les épaules de milliers d'agriculteurs familiaux qui cultivent généralement moins d'un hectare. La plupart des aliments qu'ils produisent sont soit consommés localement, soit vendus sur le marché local, soit transportés vers les pays voisins. 

Agrobusiness versus agriculture familiale

Le gouvernement encourage l'agrobusiness en partant du principe qu'il augmentera la production alimentaire, créera des opportunités d'emplois locaux et générera des revenus pour l'État. Bien que ces objectifs soient sans doute importants, ils mettent également les agriculteurs familiaux et les communautés locales en concurrence avec les élites et les entreprises agroalimentaires pour les terres disponibles.

En outre, la loi foncière actuelle du Cameroun ne reconnaît les droits de propriété foncière que par la possession d'un titre foncier, un processus dans lequel de nombreux propriétaires fonciers coutumiers ne sont pas toujours désireux de s'engager en raison du coût élevé et de la lourdeur des procédures administratives. Par conséquent, le gouvernement peut légalement retirer des parcelles de terres coutumières aux agriculteurs familiaux et les mettre à la disposition des entreprises agroalimentaires ou des élites.

Il est urgent de protéger les droits fonciers de ces communautés locales non seulement pour continuer à assurer la sécurité alimentaire nationale et sous régionale, mais aussi parce que ces dépossessions deviennent de plus en plus une source de conflits, comme l'illustrent les cas récents dans les divisions de la vallée du Ntem et du Nkam au Cameroun comme présenté ci-dessous.

Une cohabitation difficile des agrobusiness avec les riverains

En 2016, Neo Industry a obtenu une concession foncière de 66 000 hectares dans le département de la vallée de Ntem, région sud du Cameron. Cette concession foncière a été contestée par le biais de pétitions adressées aux autorités administratives locales et au ministère des affaires foncières par les chefs traditionnels et les communautés locaux, qui considéraient qu'ils étaient dépossédés de leurs terres ancestrales. Suite à cette opposition locale, le Premier ministre a signé un décret le 5 mai 2021 annulant l'incorporation dans le domaine privé de l'État de 66 000 hectares de terres qui avaient alors été accordées à Neo Industry.   

De même, en juillet 2020, le Premier ministre a signé un décret annulant l'incorporation dans le domaine privé de l'État d'une partie de la forêt d'Ebo dans le département de Nkam au Cameroun et a suspendu le processus visant à consacrer une autre partie de la forêt pour des activités d'exploitation forestière, suite aux protestations des autorités traditionnelles locales, de la diaspora et des communautés locales. Il s’agissait d’une superficie totale d'environ 130.000 hectares.

La cohabitation difficile entre les communautés locales et les agro-industries a déjà été vécue dans d'autres localités du Cameroun. Njombe-Penja, dans la région du Littoral du Cameroun, en est un exemple. La zone dispose de terres agricoles fertiles qui ont fait l'objet d'une ruée  au fil des ans par des particuliers et des entreprises agroalimentaires. La Plantation de Haut Penja (PHP), une entreprise multinationale d'agro-industrie bananière opérant à Njombe-Penja, a contribué de manière significative à influencer la dynamique foncière locale dans la région. Les terres actuellement occupées par PHP sont héritées de sociétés antérieures établies durant la période coloniale. La proximité du port maritime a largement influencé ce choix, la plupart de leurs produits étant destinés à l'exportation. Le village tout entier est désormais entouré par la plantation de bananes et il reste peu d'espace pour l'agriculture familiale. Les plantations de PHP à Njombe-Penja occupent 3 530 hectares de terres pour sa bananeraie et les ambitions d'expansion de ses plantations ont la plupart du temps créé des conflits avec les communautés locales engagées dans l'agriculture.   

La situation des petits exploitants locaux de Njombe-Penja est assez révélatrice de l'impact de l'agrobusiness sur les moyens de subsistance des agriculteurs familiaux. Un groupe de 43 de ces agriculteurs, qui cultivent des ananas, du cacao, des plantains, des papayes, etc. à Njombe-Penja et dont les exploitations ont été détruites en raison de l'extension des concessions PHP en 2005, a cherché des terres à 10 km du village afin de pouvoir continuer à cultiver et à maintenir leurs moyens de subsistance. Cette situation a considérablement alourdi leur fardeau, car ils ont besoin de beaucoup d'argent chaque jour pour le transport vers et depuis les fermes.

La nécessité de repenser l'allocation des terres pour l'agrobusiness

Les cas de la vallée du Ntem, de la forêt d'Ebo et de Njombe-Penja montrent les conséquences de l'allocation des terres pour l'agrobusiness sur les communautés locales, qui sont désormais de plus en plus organisées pour défendre leurs intérêts. Il est crucial de repenser les méthodes d'attribution pour contribuer à prévenir les conflits entre investisseurs et populations locales, ainsi que pour soutenir l'agriculture familiale, qui reste essentielle à la réalisation des Objectifs de développement durable 1 et 2 visant respectivement à éradiquer la pauvreté et à atteindre la faim zéro. Lorsque les agro-industries privent les agriculteurs familiaux de leurs terres, les chances d'atteindre ces objectifs sont compromises.

Il importe également de mener à bien le processus national d'aménagement du territoire institué par la loi n° 2011/008 du 6 mai 2011 et la loi foncière, en mettant davantage l'accent sur la protection des droits fonciers communautaires. La légitimité de la propriété foncière coutumière doit être reconnue, et les agriculteurs familiaux doivent rester sur leurs terres. Lorsque les agro-industries ont la possibilité de choisir les terres où elles veulent s'installer, les besoins des agriculteurs familiaux sont toujours mis de côté car leur bien-être n'est pas la priorité.

Au vu des récents événements dans la vallée du Ntem et à Ebo, et de la situation actuelle à Njombe-Penja, on peut légitimement craindre que l'agrobusiness et les élites continuent à s'approprier des terres accessibles et vitales pour les agriculteurs familiaux. Une planification foncière appropriée et la promulgation d'une loi foncière qui réponde aux défis actuels sont nécessaires pour préserver et protéger les droits fonciers coutumiers.

Jaff Bamenjo est le coordonnateur du Réseau de lutte contre la faim, RELUFA