Les droits fonciers à l’antenne : comment Land Voice aide les communautés autochtones au Cameroun

Un présentateur lit les actualités à Radio Shabelle, l'une des stations de radio les plus populaires de Mogadiscio. (Crédit : UN Photo/Tobin Jones)

Cliquer sur les photos pour les afficher en grand.

05.07.2022

Sandrine Kouba skouba@relufa.org

Au Cameroun, beaucoup de communautés rurales ne connaissent pas leurs droits, dans un contexte où elles sont de plus en plus confrontées à des investissements fonciers à grande échelle. Sandrine Kouba du RELUFA explique comment la mise en place d'un programme radio a permis d'informer les communautés autochtones sur leurs droits et de les préparer à mieux se défendre face aux investisseurs.

Comme beaucoup de pays en Afrique, le Cameroun a connu une augmentation des investissements fonciers ces vingt dernières années, notamment dans l’agro-industrie, l’exploitation minière et forestière, et les grands projets d’infrastructure. Le département de l’Océan, dans le Sud du Cameroun, est un exemple parlant de la concentration et de la diversité des investissements qui peuvent exister au sein d’un petit territoire. Celui-ci représente moins de 10 % de la taille totale du pays, mais abrite plus de la moitié de la superficie totale des concessions foncières au Cameroun (voir Figure 1).

Figure 1. Carte du département de l’Océan au Cameroun, montrant la haute concentration de projets commerciaux à emprise foncière. Source : CED (2022).

Figure 1. Carte du département de l’Océan au Cameroun, montrant la haute concentration de projets commerciaux à emprise foncière. Source : CED (2022).

Divers groupes ethniques vivent dans l’Océan, notamment les Bantous et les Bagyelis, des peuples autochtones dont les droits ne sont pas toujours suffisamment pris en compte lors de l’attribution de concessions foncières pour l’exploitation des ressources naturelles. Non seulement les communautés rurales bénéficient rarement de ces investissements, mais leurs conditions de vie s’en trouvent souvent dégradées.

Au Cameroun, les procédures d’investissement prennent peu en compte les droits des populations rurales. Ainsi, les concessions se superposent souvent aux terres occupées ou utilisées par les communautés, et se chevauchent même parfois les unes les autres. Les investissements ont donc généré de nombreux conflits.

La radio pour informer les communautés

En 2019, le projet LandCam a lancé le programme radio Land Voice en collaboration avec la station radio communautaire Nkuli Makeli, qui émet dans la région.  L’objectif était d’atteindre les communautés riveraines de projets d’exploitation des ressources naturelles, afin de renforcer les capacités de ces communautés et d’autres acteurs à défendre leurs intérêts et leurs droits. Ce partenariat avec Nkuli Makeli a été une manière efficace et peu coûteuse de faire passer efficacement des messages auprès d’un large public.

Les émissions ont été produites en français, et une synthèse en langue bagyeli pour faciliter la compréhension par les peuples autochtones. En préparation du programme, l’équipe LandCam a évalué les besoins en connaissances de nos audiences cibles pour assurer la pertinence du contenu. Cela a permis la production d’une série d’émissions autour de différentes thématiques relatives à la gouvernance foncière et aux ressources naturelles, telles que l’expropriation et la compensation, la Responsabilité Sociale des Entreprises (RSE), ou les redevances liées aux ressources naturelles.

Afin de proposer un format attrayant, une personne ressource (issue de la société civile ou parfois de l’administration – par exemple la délégation départementale du ministère des Domaines, du Cadastre et des Affaires foncières) était chaque fois invitée pour apporter davantage d’information et édifier les auditeurs autour de cette même thématique. Le choix des sujets était adossé à l’évaluation des demandes des communautés, afin de refléter les problèmes auxquels elles sont confrontées quotidiennement.

Soutenir de nouvelles audiences dans la défense de leurs droits

Cette expérience suggère que la radio est un outil précieux pour diffuser des informations accessibles à un nombre de personnes beaucoup plus important que celui que l’équipe du projet aurait pu atteindre par des interventions sur le terrain. Et sa légitimité vient du fait qu'elle reflète les préoccupations des communautés rurales. Les réactions ont été très positives : les auditeurs ont trouvé les émissions intéressantes et utiles pour en savoir plus sur les enjeux liés à la terre et aux ressources naturelles qui les concernent. Lors de chaque émission, ils pouvaient appeler la station pour poser des questions en direct à l'invité. Certains ont demandé à ce que plusieurs émissions soient rediffusées, ce qui montre un intérêt durable pour le contenu.

Les premiers retours suggèrent que plusieurs auditeurs se sont sentis mieux préparés à défendre leurs droits après avoir écouté Land Voice.  Par exemple, au sein de la communauté Bagyeli du village de Nkolo'ong, installée à côté d'une grande plantation d’hévéa, un auditeur régulier a déclaré que Land Voice avait été d'une grande aide pour sa communauté. En écoutant le programme sur la RSE, ils ont ainsi appris qu'ils avaient droit à plusieurs avantages (redevances, compensations, actions de développement communautaire par l'entreprise) suite à la concession accordée sur leur forêt. Le village envisage maintenant de revendiquer ses droits pour que l'agro-industrie améliore leurs conditions de vie.

Leçons apprises

Une leçon importante de cette expérience est que le travail en collaboration avec une radio communautaire peut nécessiter un renforcement important des capacités des journalistes et des animateurs impliqués, ainsi qu'un soutien à la production des programmes. L'équipe de Nkuli Makeli n'avait pas la capacité technique pour superviser la production des programmes, et l'équipe LandCam a donc rapidement décidé d'engager un journaliste consultant pour les préparer à l'avance et d’apporter son soutien au processus.

Land Voice : un élément d'une approche globale à plusieurs niveaux

Le programme radio Land Voice a montré qu'il existe de nouvelles opportunités de démarginalisation par le droit (legal empowerment), pour mettre le savoir entre les mains des communautés touchées par les investissements. Le programme fait partie d'une approche plus large visant à améliorer la gouvernance foncière de manière inclusive et ascendante, basée sur des activités complémentaires de recherche, d'action et de plaidoyer :

  •  Le travail de LandCam comprend une forte composante de recherche sur diverses questions liées au foncier, afin de garantir que le plaidoyer politique soit fondé sur des connaissances et des preuves solides.
  •  Les organisations chargées de la mise en œuvre du projet, le RELUFA et le CED, ont développé des collaborations à long terme avec les médias afin que les questions foncières occupent une place plus importante dans les débats publics, en leur proposant des formations techniques, en leur accordant des subventions pour soutenir leur travail sur le foncier et en les invitant à des événements pour rencontrer des acteurs de la société civile, du gouvernement et du milieu académique, ainsi que d'autres journalistes.
  • Le projet a également organisé des dialogues entre communautés et investisseurs, mis en place un mécanisme d'alerte en cas de violation des droits, et créé une coalition d'acteurs de la société civile pour présenter des propositions pour une nouvelle politique foncière aux décideurs nationaux.

L'approche LandCam montre comment l'utilisation de la radio pour mieux informer les communautés sur leurs droits peut et doit aller de pair avec des efforts plus larges pour impliquer le gouvernement et d'autres acteurs clés. Pour que l'émission de radio produise des résultats positifs, le contexte qui l'entoure doit devenir plus favorable aux questions défendues. Cet objectif peut être poursuivi par des interventions durables et globales, qui impliquent un écosystème d'activités à plusieurs niveaux.

Les programmes Land Voice sont disponibles à l’écoute sur le site de LandCam.